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Entretien avec Corine Shawi - Journal du FID 2013

lundi 19 mai 2014

 

Vous avez déjà réalisé plusieurs films, dont le long-métrage Les femmes bonnes en 2006. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la genèse de ce projet construit autour de plusieurs jeunes femmes libanaises ?

Votre question fait ressurgir une ébauche de trilogie que je voulais exécuter quand je faisais mes études d’audiovisuelles. Une trilogie sur les femmes.
Les films que je fais naissent d’une urgence de faire dire et d’une contemplation silencieuse, dans les deux cas, pour essayer de comprendre un peu mieux ce qui se passe autour de moi.

Cette même urgence, liée intrinsèquement à l’instant, a déclenché ce projet.
Le film a commencé par une fascination pour mes amies, pour leurs langages corporels et leurs beautés. Je voulais comprendre cette danse primitive de séduction, savourer les détails de leurs relations complexes afin d’apprendre la vie.
Je ne l’avais pas vécue comme elles, et j’ai décidé de m’approprier leurs histoires en quelque sorte.
Au fil des 5 années sur lequel le tournage s’est étalé, le film a pris une toute autre tournure.

 

Autour de vos personnages, le contexte social, politique, géographique même, est plutôt absent. Pourquoi ce choix centré sur les visages et les paroles ?

On vit dans un pays chargé d’un passé lourd. Le cinéma Libanais en témoigne.
La guerre s’y incruste de différentes manières.
e muet sous entend ce contexte socio-politique, géographique même, uniquement à travers les personnages du film. Elles sont nées pendant la guerre, leurs expériences, coutumes, résolutions et choix en découlent naturellement. Pourtant cela n’est pas dit, le film ne s’intéresse pas à le montrer, ni à le prouver.
C’est vrai, le choix est plutôt centré sur les visages et les paroles. On ne voit qu’elles tout au long du film. Je les regarde ainsi, en gros plans la plupart du temps car je les trouve belles, car elles me font confiance et me permettent de me rapprocher d’elles, et pourtant, je ne me rassasie pas.
Leur présence devient intrigante et on se demande ce qu’elles ont de si exceptionnel.
Elles racontent des bouts de leurs vies, elles me parlent en tant qu’amie aimante ou amante derrière la caméra. La parole est déballée, parfois retenue et rarement suggérée. C’est ce va et vient entre progression et régression, entre recherche et épanouissement qui est au cœur de l’histoire. Le petit « h » de cette dernière n’aspire pas vers son cadet, mais en fait partie dans sa singularité et devient même exceptionnel sous l’angle vu, et la persistance de cet angle de vue.

 

Dans ce triple portrait exclusivement féminin, la présence des hommes est presque inexistante. Comme coupées du monde,  ces femmes semblent occuper un gynécée qui, d’une chambre, d’une voiture, se déploie sans jamais les enfermer ni entraver leur parole. Une façon de créer, ou de prendre, un espace de liberté ?

Je ne m’intéresse qu’à elles, je ne vois qu’elles. J’ai voulu délibérément exclure l’autre, celui qui fait jaillir les sentiments et les réactions chez ces femmes. C’est à travers elles seules que je voulais tâter le territoire, le mien. L’exclusion de tout autre personne ne vient pas comme une réaction contre, mais plutôt par une excessive attention, une obsession même.
C’est une règle que je me suis mise naturellement sans trop y penser.
Je pense que cela sert effectivement à créer un langage visuel spécifique. Elles envahissent les images, car je les envahis.
Je n’aurai jamais pu le faire si le contrat tacite qu’on n’a jamais prononcé ou signé de se faire mutuellement confiance ne se trouvait entre nous.

 

Le film a beau s’appeler E muet, ce sont les voix qui le portent. Des voix qui racontent, qui chantent, qui se refusent parfois. L’une chante, l’autre…pas ?

Nanou m’adresse la parole derrière la caméra en tant qu’amie, Rajwa joue avec moi et Johanne observe à ma place.
3 femmes, 3 amies à qui j’ai demandé de me guider, et je me suis laissée guider. La structure du film ressemble à une chanson avec tous ses éléments. La musique les accompagne dans leur quotidien, parfois prend le dessus sur la parole, quand tout est dit, quand rien de plus ne peut se dire.
Elles se confient à moi qui cherche à comprendre l’amour. J’écoute leurs histoires, je m’identifie à elles, et au fil des ans, j’assimile leur liberté de vie. Je pense comprendre qui elles sont, alors qu’elles le recherchent elles mêmes. Je pense comprendre ce que je cherche mais je ne le saisis pourtant qu’au fil des années pour enfin pouvoir emprunter ce que dit Agnès Varda dans le film dont vous faites référence, l’une chante, l’autre pas: « Je n’ai aucune difficulté à admettre qu’on peut être soi et son double, soi et son contraire. On a une pensée et elle est combattue par une autre qui est aussi valable ».

 

Les personnages se croisent, sans s’embarrasser d’éclaircissements sur les liens qui unissent ces femmes entre elles…ou sur les liens qui les unissent à vous. Comment s’est construit le film, au tournage, puis au montage ?

La relation des femmes entre elles se crée par le regard que chacune me porte.
Ce sont mes amies avant d’être les personnages du film.
J’étais fascinée par ce qu’elles vivent. Je n’avais presque jamais eu de relations frivoles, je n’étais encore jamais embarquée sur des eaux troubles.
Séduire m’était presque inconnu, être féminine encore moins.
Leurs gestes sensuelles m’attiraient, et j’ai commencé à filmer en 2008 sur 6 mois.
Ce qu’elles vivaient en ce temps là, était le moteur du film. Entreprendre un tournage, est à chaque fois pour moi, un voyage, une découverte de soi et j’ai l’habitude de plonger au fond des choses.

J’ai beaucoup voyagé entre 2008 et 2010 et à chaque fois que je rentrais, j’étais avide de voir où elles en étaient, et ce qu’elles expérimentaient. En mon absence je leur avais demandé de m’adresser la parole au cas où elles le voulaient, en se filmant elles-mêmes.

 Cette méthode de travail étalée sur le temps était devenue une routine qui s’était incrustée dans leur vie, pourtant la balance entre ma présence avec ou sans caméra était parfois difficile à gérer. Elles étaient mes amies et les personnages de mon film.

En 2011, j’étais de retour au Liban, j’ai repris le tournage, le jour du nouvel an avec un nouvelle caméra, un nouveau support afin de marquer le temps. Et effectivement moi aussi j’étais prise par mes propres expériences qui parfois m’éloignaient ou me rapprochaient de mes amies et de mon film.

Quand au montage, il y eut plusieurs versions du travail au cours des années de tournage. En février 2013, j’ai travaillé avec Shaghig Arzoumanian, pour structurer le film. Voir des rushes de 5 ans, et en sélectionner était une phase difficile. Je n’avais toujours pas de distance par rapport au film et on a décidé de m’extraire complètement.
En mai 2013, j’ai continué le film avec Halim Sabbagh, j’avais eu le temps de repenser le premier cut, de le remettre en doute, pour m’y intégrer de nouveau et le retravailler. C’est la fusion entre ces deux montages qui a aboutit à ce film.

 

Diriez-vous que l’amitié peut être le moteur qui pousse à filmer ?
 
Ce film ne fait pas exception à mon travail. J’ai toujours trouvé nécessaire que les personnes que je filme aient d’une certaine manière aussi envie de me dire quelque chose. J’avais déjà commencé à expérimenter les limites de mon amitié dans affinité. Ma famille était le sujet d’Oxygène. Les femmes bonnes suivait principalement Doulika la femme de ménage qui a vécu avec nous pendant 6 ans.

Deux films ont fait exception, Film of welcome and farewells et Je t’aime infiniment. J’ai découvert une autre approche, un autre regard, plus distant, moins caressant, mais tout autant scrutateur.

Pour enfin répondre à votre question, je dirai que l’amour est sûrement le moteur qui pousse à filmer.

 

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