X

La newsletter

Être au courant des projections à venir, des films en développement, des nouveaux projets...

← Retour

Entretien avec Martin Le Chevallier

Phantom - lundi 17 juin 2013

Entretien entre Martin Le Chevallier et Olivier Marboeuf dans le cadre de la résidence de l’artiste-cinéaste à la Fabrique Phantom, réalisé pour la rencontre du Lundi de Phantom n°7 autour du film Münster (en développement, 2013)

Olivier Marboeuf : Dans le projet des Lundis de Phantom, nous avons choisi d’installer une forme de discussion au long cours, un fil qui suit le développement du travail sous la forme d’échanges écrits et de moments où la discussion devient publique. Ici donc l’objectif est de poser quelques pistes que nous pourrons potentiellement revisiter sous d’autres angles au fil du développement de ton projet Münster. Voilà pour l’introduction.

Il me semble que l’une des hypothèses de lecture de ton travail se trouve signifiée dans le commentaire que tu fais de l’exposition Solipsismes que tu as réalisée à la Galerie Jousse Entreprise en 2011. A l’intérieur est diffusée ta vidéo L’An 2008 tandis que dans la vitrine de la galerie tu as installé un gradin de salle de spectacle qui fait face à la rue.
Tu notes : « Ces deux dispositifs se répondent. L’un est une fiction qui raconte les désordres du monde et l’autre postule que ce monde n’est autre qu’une fiction. »

Ce qui m’intéresse c’est la tension permanente de ton écriture, c’est la situation paradoxale que tu proposes où le film est souvent le résultat d’une déconstruction de ce que le cinéma fabrique habituellement – notamment le dispositif de capture et d’illusion de la fiction. Mais à la fois, le film appelle à une forme de croyance, il tente une opération qui critique le cinéma en continuant à faire un cinéma. Ainsi, même quand tu t’engages comme dans Münster dans une reconstitution, nous ne sommes jamais dans l’accomplissement total de ce geste qui reste signifié a minima comme si les possibilités du film étaient volontairement bridées à la faveur d’un jeu de la métaphore qui nous renvoie du côté de la littérature, d’un théâtre minimaliste comme celui de Beckett ou de Brecht, le spectacle servant moins à représenter qu’à donner à penser.

Martin Le Chevallier : Je ne sais pas ce que tu appelles «le» cinéma. Il y a une conception fréquente du cinéma de fiction qui veut que celui-ci repose sur l’intrigue, l’émotion, la psychologie, la caractérisation des personnages, etc. Et c’est vrai que tout en faisant de la fiction, je m’écarte de cela. J’instaure toujours une forme de distance (qui a peut-être à voir avec le solipsisme dont tu parlais). Je construis mes films autour de la conversation, du décalage, de l’humour, etc. Mon souhait est que le spectateur soit emporté par le mouvement du film, par sa dynamique, sans pour autant recourir à des solutions narratives classiques, que je serais bien incapable de mettre en œuvre.

Avec Münster, qui traite de faits historiques, je n’ai pas voulu faire de reconstitution. À la fois parce que celle-ci est impossible et débouche toujours sur une illusion trompeuse, et parce que dans le cas de Münster, la vérité historique est particulièrement difficile à établir. Les documents qui nous sont parvenus sont essentiellement ceux des vainqueurs (témoignages, interrogatoires de prisonniers, etc.) et des lectures relativement antagonistes des événements demeurent possibles. Je veux donc des formes de représentation qui manifestent leur dimension factice.

 

 

Olivier Marboeuf : Du coup, on retrouve dans ton cinéma un principe de glissement du personnage vers la figure, manière de renouer avec un possible récit des utopies, un élan qui s’est éteint dans le cinéma français si ce n’est chez Straub et Huillet. Manière aussi peut-être de rejouer le politique autre part que dans les codes du cinéma militant.

Martin Le Chevallier : C’est vrai que j’aime bien que les personnages soient des figures. Dans Sogni d’Oro, Michele, le personnage de réalisateur incarné par Nanni Moretti, est accusé par un critique de faire un cinéma intellectuel, ne s’adressant pas à la ménagère de Trévise, au paysan de Lucanie ou au berger des Abruzzes. Et un peu plus tard, ces personnages surgissent dans le film et déclinent leurs identités. C’est très drôle. J’ai repris ça dans L’An 2008, dans lequel se croisent «le surendetté américain», «le consommateur français» ou «la sociale duper chinoise» (tous vont se plaindre les uns aux autres des désordres mondiaux auxquels ils contribuent). Dans Münster, il y aura «le narrateur», «le candide» ou «l’anabaptiste captif». Ils sont censés être des acteurs de l’Histoire (des assiégeants, un prisonnier…) mais on convient vite avec le spectateur qu’ils sont simplement des adjuvants permettant de dérouler le récit historique.  

Olivier Marboeuf : Une large part de ta production est traversée par la question du travail. Le cinéma comme la photographie – qui sont tous deux contemporains de la révolution industrielle et en quelque sorte des arts qui trouvent leur origine dans l’avènement de l’ère mécanique – ont largement investi la représentation du travail à partir de la relation du corps au dispositif mécanique de production. De ce point de vue, tes pièces semblent signifier un autre moment de l’histoire, celui de la tertiarisation du travail et d’un rapport corps-machine qui devient largement structuré par et autour du langage – avec la généralisation de l’informatique. Donc, j’ai envie de dire que tu investis la question du langage à l’oeuvre dans le travail contemporain, langage qui met en quelque sorte le corps à l’épreuve.

Martin Le Chevallier : Je me suis intéressé au langage de l’entreprise dans Gageure 1.0, un CD-rom que j’ai réalisé en 2000. Et, plus récemment, en 2008, j’ai mis à l’épreuve ma propre condition de travailleur avec L’Audit. Ce processus a consisté pour moi à me faire auditer par un cabinet de consulting, afin que soient déterminées mes chances de réussite comme artiste et les stratégies à mettre en place pour parvenir au succès. Il en a résulté une pièce sonore (une photo avec une voix off) qui croise le langage du consulting et celui de l’art contemporain. Se téléscopent ainsi la propension des logiques de l’entreprise à envahir toutes les sphères de nos existences et les préoccupations stratégiques des artistes, qui font généralement l’objet d’un non dit.

Ce que je constate, c’est que les films qui traitent du travail et de l’entreprise le font souvent avec un certain manichéisme ou, du moins, à travers une dichotomie exploiteurs/exploités, cadres/ouvriers (je pense à des films comme Ressources humaines ou Violence des échanges en milieu tempéré) qui ne rendent pas compte du consentement général, de l’implication paradoxale, de la nécessité de s’investir dans une entreprise au service d’une finalité qui vous échappe.

Mais dans Münster, il ne sera pas question du travail, sauf à la marge, avec la contestation par les Anabaptistes de l’idée d’une vie de labeur et de souffrance précédant le paradis – celui-ci pouvant advenir, selon eux, ici et maintenant.

Quant au corps, hum, je ne suis pas sûr de travailler beaucoup sur le corps…

Olivier Marboeuf : Pour continuer sur cette piste du langage, il me semble que l’on pourrait hâtivement classer ta pratique d’artiste du côté d’une tradition de l’art conceptuel contestataire. J’ai pourtant l’impression qu’elle entretient un lien plus profond encore avec la littérature contemporaine et la manière, comme chez Jean-Charles Massera, Eric Arlix, Jean-Pierre Ostende ou d’autres, de chercher à fabriquer une poétique à partir d’objets dénués a priori de toute dimension romanesque, des formes et des situations de la modernité en quelque sorte délaissées.

Martin Le Chevallier : C’est vrai que le langage structure mes projets. Au point de les saturer parfois… Je connais mal la littérature contemporaine (hormis celle de Jean-Charles Massera, qui est un ami et un soutien depuis le début de mon activité d’artiste) mais la modernité est comme une inépuisable boîte à outils, largement délaissée par le cinéma (qui semble souvent avoir oublié de nombreux territoires défrichés par la nouvelle vague).

Olivier Marboeuf : Tout en conservant des traits communs avec tes œuvres précédentes, notamment un jeu de personnages-figures – Münster est un projet de film qui fait plus directement référence à la question de la représentation – qu’il s’agisse de peinture ou de cinéma. Il pose de façon plus aventureuse la question de la mise en récit, en forme d’une idée. Comment s’est construit le chemin vers cette œuvre ambitieuse ?

Martin Le Chevallier : C’est ce que je vous raconterai ce soir!

Lundi 17 juin 2013, Espace Khiasma, Les Lilas

← Retour

Commentaires


Écrire






← Retour

 ↑ Haut de page 



Actualités